LA CARAÏBE, C’EST NOUS TOUSSergio RamírezJe me suis souvenu ce matin d'un élément clé que j’avais oublié de signaler à la journaliste de France Press qui m’a appelé chez moi, à Managua, pour me demander mon opinion sur Jorge Amado, qui venait de mourir à Salvador, la populeuse ville de l’Etat de Bahia au nord-est du Brésil où il avait toujours vécu. Un écrivain aimé de son peuple, lui ai-je dit, ajoutant qu’il serait difficile de repartir ses cendres entre tous ceux qui l’ont lu et aimé et qu’il aimait en retour, lui qui écrivait pour eux tous. Un écrivain accusé d’être trop populaire- quelle absurdité. Mais j’ai oublié de préciser à cette journaliste que Jorge Amado était écrivain de la Caraïbe. Salvador s’ouvre en plein Atlantique, loin de la mer des Caraïbes, m’objectera immédiatement tout lecteur qui connaît la géographie, et c’est exact. Mais je ne cesserai de soutenir que la Caraïbe est un concept culturel plus qu’un concept géographique. Un concept d’une grande diversité et d’une force énorme. « Gabriela, clou de girofle et cannelle » est un roman on ne peut plus caribéen et ses personnages pourraient vivre aussi bien à La Havane qu’à Saint-Domingue ou à Maracaibo, de même que ceux de Doña Flor et ses deux maris. Les bruits omniprésents de la rue, l’odeur de sel, de sueur et de friture, le désordre, l’insouciance provocatrice des femmes qui peuplent la scène brûlante des midis embrasés, ces hommes élégants et présomptueux qui se perdent dans les méandres de la nuit. Et tout ce monde d’êtres pauvres à n’en plus pouvoir, chassés des campagnes dévastées, qui vivent dans des bidonvilles hérissés d’antennes de télévision, se retrouve dans toute la Caraïbe, avec ses misères et ses couleurs, ses balcons décrépits ornés de pots de fleurs, ses terrasses où flotte le linge mis à sécher et les voix de soprano des femmes qui s’interpellent d’une fenêtre à l’autre. Ce n’est pas le Brésil de pacotille
de Carmen Miranda dansant la tête ornée de fruits tropicaux en cire ou
de Pepe Carioca, personnage d’un dessin de Walt Disney créé en ces heureuses
années quarante où il symbolisait le bon voisin latino-américain à la
conduite irréprochable, mais le Brésil caribéen de Jorge Amado: noirs,
métisses, blancs venus d’Europe, chinois, un mélange prodigieux. C’est
le même univers bigarré que l’on retrouve dans Le Siècle des lumières d’Alejo
Carpentier ou Paradiso de José Lezama Lima, où les servantes citent
Platon. Dans cet univers à tout jamais magique, les morts sortent de leurs
tombes, hantés par le souvenir du corps de leur épouse se dénudant dans
la pénombre d’une chambre aux persiennes closes, comme dans Doña Flor. Un territoire situé là où nous mènent les vents de la passion, Salvador sur l’Atlantique, Guayaquil sur le Pacifique où Julio Jaramillo fut enterré au milieu d’un défilé funèbre auquel assistèrent cent mille personnes, un spectacle qu’on ne peut voir qu’en ces terres agitées où retentit le fracas de la démesure et du déchaînement. C’est aussi la Caraïbe de la côte pacifique d’Amérique centrale, qui s’étend entre des volcans déversant leur lave ardente, où naquit Rubén Darío, un caribéen qui comme Gabriel García Márquez gardait sa plume sous son chapeau, ou Léon au Nicaragua, ou Cartagena de Indias, ou beaucoup d’autres encore. Les frontières de la Caraïbe sont mouvantes, elles suivent ce métissage créatif qui ne cesse de se multiplier dans les îles comme sur la terre ferme- les îles de Deret Walcott qu’une hirondelle noire finit toujours par ramener en Afrique. C’est un territoire culturel fait de la musique la plus rythmée et sentimentale qui soit et de religions syncrétiques qui vêtent les saints africains des manteaux et couronnes des saints catholiques. Un territoire qui est une invention constante, qu’il s’agisse de sa littérature, de ses langues ou de son art culinaire. Une terre sur laquelle il peut pleuvoir du café comme le chante le dominicain Juan Luis Guerra. Et où cuisine, depuis son fauteuil à bascule, ce vieil habitant du Sud qu’est Teophile McCaslin, personnage de Descends, Moïse qui pourrait fort bien être un Buendía, car William Faulkner est lui aussi un auteur de la Caraïbe: Yoknapatawpha au Nord, Macondo au Sud, le Mississippi et le Magdalena, fleuves majestueux qui débouchent sur la Caraïbe comme l’Orénoque de Rómulo Gallegos. C’est la terre magique, éclatante et agitée, d’où Jorge Amado est parti, juste pour faire un petit tour jusqu’au coin de la rue avant de revenir en sifflant le même air. L’auteur a été vice-président du Nicaragua |