LE SIDA, L’ANTHRAX, ET L’OMCCette semaine dans la Grande
Caraïbe Norman Girvan Un des résultats de la Conférence ministérielle de
l’OMC à Doha a été la déclaration relative aux Aspects des Droits
de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce (ADPIC) et à la
Santé publique. La Déclaration risque d’avoir une importance considérable
pour la Grande Caraïbe, dans sa lutte contre le SIDA et d’autres
maladies épidémiques. Il suffit d’évaluer l’expérience du SIDA
par rapport à celle de l’Anthrax dans le cadre de l’impact de
l’ADPIC sur la réponse de la santé publique. Le
Traité de l’ADPIC de 1994 fait partie de l’accord créant l’OMC.
Une conséquence de ce dernier consiste à obliger les pays en développement
à respecter les brevets d’invention des sociétés transnationales,
tout en permettant des exemptions spéciales en cas d’urgence. L’Afrique
du Sud argumente qu’elle a une urgence en ce qui concerne le SIDA.
Quelques 5,3 millions de personnes sont séropositives, soit plus de 10%
de la population. Dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, 25
millions de personnes sont atteintes. Les
médicaments brevetés sont disponibles pour ralentir la progression du
SIDA à un coût de US$10.000-$15.000 par an pour chaque patient. Des médicaments
de subsitution génériques
moins chers peuvent être fabriqués à un centième du coût. Le Gouvernement sud-africain a voté une loi en 1997
pour permettre l’importation et/ou la fabrication de médicaments
moins chers. La légalité de cette loi a été mise en question immédiatement
par 39 sociétés de médicaments, en évoquant l’accord ADPIC. En avril 2001, comme suite à une énorme campagne
engagée par le Gouvernement sud-africain, les activistes anti-SIDA et
les ONG, les sociétés de médicaments ont retiré leur opposition à
la loi. Quatre années se sont écoulées. Les morts du SIDA en Afrique
du Sud sont estimées à 139 000 par an. Moins d’un mois après l’émergence de l’alerte
récente à l’anthrax aux Etats-Unis, le fabricant de Cipro, le
principal antidote, a convenu de réduire de moitié le prix de ce
dernier au gouvernement, dans l’intérêt de la santé publique. Le
Canada est allé plus loin en autorisant la fabrication d’un produit
de substitution générique, en retirant provisoirement le brevet de
Cipro pour raison d’urgence médicale nationale. Nul n’a attaqué légalement
l’action canadienne. Jusqu’ici cinq morts dues à l’anthrax ont été
confirmées aux Etats-Unis et aucune au Canada. Deux poids, deux mesures, ou application différenciée ?
La déclaration de Doha sur les ADPIC et la Santé publique représente
un progrès significatif en termes d’éclaircissement. Elle déclare
que chaque membre de l’OMC a le droit d’accorder des permis
obligatoires (qui permettent la fabrication de génériques), la liberté
d’établir les critères de délivrance des permis, et le droit de décider
ce qui représente une urgence nationale, « étant entendu que les
crises de santé publique, y compris celles relatives au VIH/SIDA, à la
tuberculose, au paludisme et à d’autres épidémies, peuvent représenter
une urgence nationale, de même que d’autres circonstances d’extrême
urgence ». La sous-région de la Caraïbe (îles indépendantes,
Guyana, Surinam et Belize) a le nombre le plus élevé de cas de SIDA
après l’Afrique subsaharienne. Il est estimé que 460,000 des 34
millions de personnes sont infectées.
Mais la plupart des pays ne disposent pas des capacités
requises en matière de fabrication de produits pharmaceutiques pour
utiliser de façon efficace les permis obligatoires. Ils auraient besoin de faire des « importations parallèles »,
peut-être en concluant des arrangements spéciaux avec les fournisseurs
dans les pays comme l’Inde et Cuba, qui disposent de capacités
techniques dans ce domaine. La Déclaration de Doha reconnaît que la plupart des
pays en développement doivent faire face à ce problème. Elle charge
le Conseil de l’ADPIC de trouver une solution rapide à cette
situation et d’en rendre compte au Conseil général de l’OMC avant
la fin de l’an 2002. Si la Grande Caraïbe souhaite utiliser cette Déclaration pour aider au renforcement de sa campagne contre le SIDA et les autres maladies épidémiques, elle aura besoin d’une forte représentation au Conseil de l’ADPIC dans les mois à venir. (Fin) Le Professeur
Norman Girvan est le secrétaire général de l'Association des Etats de
la Caraïbe. Les opinions exprimées ci-dessus ne sont pas nécessairement
les opinions officielles de l'AEC. 29
novembre 2001 |
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