| |
Prenons le cas de Costa Rica. Un ancien Président de la République, par surcroît, Prix Nobel de la Paix, se lança à la course présidentielle. On pensait que la victoire lui était assurée à l’avance. Des sondages d’opinion l’avaient crédité gagnant à 20% de différence contre son concurrent immédiat. En fin de compte, il surpassa ce rival à une marge près de 1%.
Considérons un dernier exemple. Au Brésil, d’aucun pensait que le Président Lula da Silva allait gagner les élections dès le premier tour. Encore une fois, ce ne fut pas le cas. Les électeurs lui ont fait subir un second tour, qu’il a gagné cette fois-ci, haut la main.
C’est dire que l’incertitude fait partie de notre quotidien. Les élections considérées ici ne sont qu’un symptôme du temps incertain dans lequel nous vivons. D’autres sujets de la vie courante pourraient tout aussi bien illustrer cet état de chose.
Pendant longtemps, la notion d’incertitude a été ignorée. Maintenant, elle occupe une place plus importance dans notre agir et notre vision du monde. C’est le dramaturge irlandais, Samuel B. Beckett, maître du Théâtre de l’Absurde avec Eugène Ionesco, qui fut, peut-être le premier, en 1949, à nous faire réfléchir sur l’incertain, dans son œuvre magistrale En Attendant Godot. En général, les personnages du théâtre beckettien sont tourmentés par l’Incertain. Par exemple, Godot est le personnage attendu, mythique, qui fait annoncé sa venue, que tout le monde espère… longuement, et qui, finalement ne vient pas. Et la pièce, termine avec ce goût amer de l’inconnu, bref de l’incertain. En même temps, elle nous fait voir que l’incertain est une réalité comme une autre.
Cette idée de l’incertitude, comme réalité tangible, a fait du chemin. Dans certains cercles universitaires d’aujourd’hui, elle constitue l’un des piliers du Postmodernisme, ce courant de pensée qui veut faire pendant au Modernisme. Considérant que la Modernité, derrière l’idée de progrès continu et de la civilisation, construite de manière souveraine, dominante dans le temps et l’espace, a charpenté l’ossature du monde actuel sur la notion cartésienne de la Raison, les Postmodernistes lui ont opposé l’incertain comme une nouvelle rationalité, jusque-la délaissée comme étant banale, comme une notion propre aux peuples ou à des communautés dites sans histoire.
De là tout ce qui a été donné pour acquis est remis en question. C’est la mort de la Métaphysique (moderne), définie comme la recherche de l’objectivité et de la vérité. Il n’y a pas de réalité en soi, il n’y a que représentation de celle-ci.
Le Postmodernisme a donné naissance à une très forte et nouvelle historiographie, plus intégrative et humanisante, construite sur des représentations. Des groupes de femmes, des communautés noires, immigrantes, des latinos, et même des pays subalternisés, ont commencé à retrouver leur mémoire, une nouvelle identité historique et même sont devenus protagonistes de l’histoire.
Est-ce à dire que l’humanité est passée à un autre age de l’Histoire? Du modernisme dominateur et universaliste à un postmodernisme représentatif de tous/tes. Jusqu’ici le Postmodernisme n’a pas remplacé la Modernité. Les deux courants évoluent l’un à coté de l’autre. Il continuera ainsi pour longtemps encore. Tant que l’incertitude restera une marque de notre temps, au cours des élections comme dans la vie quotidienne, elle aura toujours besoin d’un courant qui la méconnaîtra et un autre qui l’acceptera.
Dr Watson Denis est le Conseiller politique du Secrétariat de l’Association des Etats de la Caraïbe. Les opinions exprimées ne sont pas nécessairement les opinions officielles de l'AEC. Vous pouvez envoyer vos réactions éventuelles à mail@acs-aec.org
Le 9 novembre 2006
|